Salut 2012 t'es bientôt fini? Je demande parce que plus t'avance, plus tu grandis, moins je te comprends. Je veux dire, je te comprends presque plus du tout. On m'envoit des liens pour écouter "le nouveau projet indie de Joseph Arthur et Jeff Ament, le bassiste de Pearl Jam". James Ferraro sample Autechre pour faire des vrais instrus r'n'b et tout le monde a l'air de trouver ça normal. Tout internet a l'air de capter le dernier Flying Lotus sauf tous les gens que je connais dans la vraie vie. Des gens utilisent l'adjectif "soundscapy" comme ça, au détour des conversations sur la vie, les chiens, le dernier Flying Lotus "qu'ils adorent".
Comme j'ai pas la télé, je traîne parfois sur MTV Hive pour mater des clips mais je n'y reconnais plus personne ce qui m'oblige à cliquer comme un enfant ou un gars en quête de porn, au gré des couleurs et des jolis visages. Ce matin, par exemple, j'ai trouvé un lien pour télécharger une mixtape dont le deuxième morceau avait l'air d'être une reprise du "Moments of Love" d'Art of Noise, le chef d'oeuvre de la merveilleuse Anne Dudley et le pire c'est que je n'ai même pas déchanté en l'entendant; non, c'est pire encore, je n'arrive pas à comprendre pourquoi ça existe. Les exercices postmodernes, les mashups, on a résolu ça il y a une décennie, et ici c'est à la bonne franquette internet, rien n'a été ajouté à part quelques feulements prépubères et trois phrases évoquant un fantasme saphique soft tout juste digne d'une pub Eau Jeune. Du coup mon interrogation n'est pas esthétique, elle est ontologique. Il y a deux siècles, des philosophes allemands s'interrogeaient de savoir si la musique instrumentale était légitime pour devenir plus que de la musique de danse et adresser les errements de l'âme humaine; en 2012, plus personne n'a les outils pour interroger la pop ou ne serait-ce que formuler les bonnes questions. Les grilles de lecture du type "nostalgie et crise de la création", "auras et artefacts", "musique post-internet", "pop culture et digimodernisme" ne suffisent plus ni à la critique, ni à l'analyse. Virilio, Fredric Jameson ou même Simon Reynolds sont out.
Pour ce qui concerne cette mixtape, je baisse les bras. Je n'ai aucune idée de s'il s'agit d'un truc ignoble ou du futur de la pop de laboratoire. Charli XCX, dont le nom peut se lire à voix haute de deux manières ("Kiss Charli Kiss" pour les petites filles, "Xrated Cunt Xrated" pour les autres) a une voix assez horrible qu'elle fait vibrer dans les graves, comme Katy Perry ou l'autre affreuse galloise produite par Diplo, là, Marina and the Diamonds, mais c'est bien sûr moins important que l'épaisseur de son rimel ou le réglage du filtre "VHS" appliqué sur les images de ses clips. Dans sa musique brillamment chapeautée et pleine de grumeaux, on voit et on entend un monceau de choses qui, dans mon esprit simple, n'ont rien à voir les unes avec les autres, le rap de stripteaseuses, Gloria Estefan, le nu metal tendance Twilight, Katy Perry, les chien-loups et l'écurie Not Not Fun. Pour le coup, aucune formule mathématique flemmarde du genre "X+Y=XY" n'opérera, aucun site qui brandira l'étiquette "witch house" ne satisfera ses lecteurs. Son plus gros hit à ce jour, "You're The One", a été remixé par The Internet, l'avant-poste lesbien et r'n'b d'Odd Future et j'imagine que c'est plus opportun. Je le répète, je n'y comprends rien. J'imagine qu'un lecteur sur deux de cet article rétorquera dans sa tête que Charli XCX n'est pas le son typique de l'époque, que l'indie rock reste la seule alternative. Je n'en sais fichtre rien et comme je le prouve à peu près tous les jours il y a une foultitude d'autres trucs qui me plaisent plus et sur lesquels j'arrive à accrocher quelques grappins analytiques. Mais aucun objet musical ne m'aura donné autant de fil à retordre que cette mixtape de 24 minutes. Dites-moi donc ce que vous en pensez, si vous arrivez à en penser quelque chose.
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