Comme beaucoup d'entre vous, je me suis méfié toute mon adolescence des songwriters à guitare sèche représentant "l'autre Amérique" dont parlait de temps en temps les magazines que lisaient mes parents. Et puis autour de mes 16 ans, j'ai vu "Will Hunting" (en VHS de location je crois bien), découvert Elliott Smith et me suis pris d'affection pour deux grands disques de folk d'obédience américaine: "Joya" de Will Oldham et "Turn off The Light" d'Herman Düne (sorti par des français, mais c'était bien difficile de s'en rendre compte sans Internet).


Ce disque d'Herman Düne, il faudra bien lui rendre quelque chose à un moment tant il a été pour un paquet de gamins comme moi la porte ouverte vers un tout autre monde: K Records, les Moldy Peaches, Jonathan Richman et toute une clique de gens qui rendaient ok le fait de chanter de travers et de ne pas manger de viande (beaucoup moins en vogue au début des 2000's que ces jours ci). Et puis, sans que je ne le vois trop venir tout est parti en tofu. Le film "Juno" est sorti, Urban Outfitters s'est mis à passer du folk lo-fi en boutique, Herman Düne a arrêté de jouer dans les squats pour devenir un groupe mode, et un type dont je ne me suis pas méfié à jeter l'opprobre mainstream sur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un barbu avec une guitare sèche. 

Herman dune - Ulrika's body

04:41

Ce type c'est Bon Iver. Soutenu par le mastodonte Pitchfork, le premier disque de ce trentenaire à la calvitie naissante était là pour clairement empocher le jackpot. Ce disque enregistré "dans une cabane du Wisconsin" (ce qui équivaudrait à sortir un disque de punk hardcore en 2017 enregistré au CBGB), avec son folk chanté par un mec qui semblait sortir d'un shooting pour Aigle, finit par logiquement atterrir sur la BO de Grey's Anatomy. La boucle était bouclée. 


D'un coup, on réalisait deux choses. Une guitare acoustique n'était plus la façon la plus simple d'exprimer sa condition d'outcast, encore moins une arme pour tuer les fascistes, c'était juste l'accessoire street cred des Phil Collins des années 2000. On ajoute une bonne dose de rupture sentimentale, un peu de conscience politique mais pas trop (on se rappelle de Justin Vernon, aka Bon Iver, faisant la morale à Beyonce pour sa pub Pepsi, tout en sortant lui même d'une pub pour Bushmills) et les années passant on arrête de cacher la véritable finalité de sa carrière musicale : faire du fric et décrocher un putain de Grammy à poser entre sa casquette John Deere vintage et ses oeuvres d'Art contemporain.

 - Bon Iver, égérie Bushmills. 
Bon Iver, égérie Bushmills. 

Voilà on est en 2017, K Records est dans les choux, Bon Iver remplit le Zénith avec des morceaux qui sonnent un peu trop "Against All Odds" pour que j'ai même envie de les critiquer, Elliott Smith est toujours mort et on a perdu Kimya Dawson et Will Oldham. Et moi dans tout ça? J'ai personnellement autant envie d'écouter un disque de folk contemporain que de monter sur ma trottinette à moteur pour aller voir un concert de LCD Soundsystem. Et puis par un hasard en forme d'algorithme Youtube, je suis tombé sur Angelo de Augustine. Et là tout est revenu, la guitare à cordes de nylon, la voix chuchotée, la pochette au stabilo. Et j'ai passé trois jours à saigner ce "swim inside the moon" sans rien savoir de son auteur si ce n'est qu'il était signé sur le label de Sufjan Stevens. Ici vous remarquerez que l'auteur d'"Illinoise" est passée entre les balles de ma mauvaise foi.


Sufjan Stevens - Illinois [FULL ALBUM]

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Sufjan Stevens pour moi est la quintessence de ce qui chie dans la folk (le folk? débat en MP?). Parce qu'après deux disques incroyables, il s'est retrouvé face à un dilemme cornélien: continuer à explorer la folk ou laisser libre court à ces envies de magicien d'Oz rendu possibles par ses royalties? Le voilà peut-être l'écueil de la musique folk: devoir vivre avec cet encombrant héritage americana dont on ne sait jamais si on doit le détruire, le pervertir ou se lover dedans. Sufjan Stevens en sortant le disque de ce petit Angelo de Augustine (dont je découvre ce matin effaré avec vous le look de graphiste qui traine au Cream à Belleville) choisit de ne pas choisir: d'un côté il fait un peu tout et n'importe quoi (cf son truc eurodance infernal), de l'autre il sort le disque de son doppelganger vocal qui reprend les choses au point de départ: un disque émouvant composé avec une guitare et une voix. Un album qui me fait oublier l'espace d'un instant Grey's Anatomy, les trottinettes à moteur, Bon Iver et même qui sait LCD Soundsystem. Et rien que pour ça, je ne peux que vous encourager à écouter son disque.


Angelo de Augustine jouera le 1er novembre au Pitchfork Festival à Paris (et la boucle est de nouveau bouclée).

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