Quand j'ai commencé à écrire sur la musique, ma plus grande réticence face à cet exercice concernait ma capacité à continuer de m'émerveiller face à des disques. Si je commençais à être dans le commentaire et l'analyse, est-ce que je n'allais pas perdre une certaine capacité à m'émouvoir et m'emballer ?


Pendant un petit moment, je ne me suis pas engagé. J'ai sorti un certain nombre de papiers sur ma vie d'organisateur de concerts et de chargé de communication pour des festivals. D'abord parce que c'était marrant à faire, ensuite parce que ça m'a permis de déverser un certain nombre d'expériences négatives et de le transformer en matériel créatif (au lieu de mettre mon poing dans la figure à quelqu'un ou de passer aux drogues dures). Et enfin parce que j'y parlais de musique, sans engagement. Et puis un jour, je me suis senti prêt.


Quatre ans plus tard, je n'ai pas perdu ma capacité à écouter de la musique. Elle s'est un peu transformée sans que je m'en rende compte, sûrement. Ce qui est une lutte quotidienne, c'est plutôt une façon de ne pas se sentir prisonnier du cadre dans lequel on exprime ses opinions et sa vision de la création. Quand on écrit pour un média, a fortiori de niche et qui fête ses 9 balais, il est assez difficile de sortir d'une certaine forme de carcan. Le bon côté du "non profit" étant que personne ne nous oblige à vanter le nouveau Daho ou les enceintes Bose. Le mauvais côté étant qu'une certaine image de vengeur indé nous colle à la peau. Va écouter objectivement un disque d'Arcade Fire en 2017 objectivement après ça.

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Jusqu'ici je me suis toujours interdit de tirer sur les ambulances. Evidemment que je trouve ça nul Charlotte Gainsbourg pourquoi le dézinguer ? Et si c'était pas si évident finalement ? Alors ces derniers mois, si j'ai continué de ne pas tirer sur des ambulances, je me suis aussi autorisé à aimer des choses qui n'étaient pas acceptables en société (enfin du moins dans mon milieu) et à ne pas m'en cacher (faut pas déconner on parle de disques et de films, pas de la troisième guerre mondiale). Voilà un retour en trois exemples sur ce qu'on peut ressentir quand on se laisse aller à son instinct plutôt qu'à une certaine forme de pression intellectuelle (et forcément sociale vous l'aurez deviné).

BLADE RUNNER 2049

Blade Runner 2049 vs Original: Side by Side Comparison

01:10

Putain ça j'étais chaud. J'avais même fait un petit post du dimanche soir bien sardonique. Le reboot de Blade Runner, dont le film original pour beaucoup de rockers passés au synthé comme moi offrait un package total d'inspiration visuelle et musicale, allait être une belle daube. Sa musique aussi. Quel monde de merde, vous êtes des animaux etc et mes lecteurs sûrs allaient me balancer du like et du "merci d'être là" à gogo. Et puis finalement, six mois après l'annonce de sa sortie, je suis allé passer 2h30 dans un cinéma à Gambetta pour voir ce Blade Runner 2049. Je vous arrête tout de suite, le sujet de cet article est tout sauf de savoir si ce remake, certainement pas bien finaud, est oui ou non un bon film.


Le vrai sujet de cet article c'est que le fait d'aimer ce film sans culpabilité m'a fait beaucoup de bien. Pendant qu'une bonne partie de mes collègues journalistes, rédacteurs, bloggers, zoneurs de réseaux sociaux s'échangeaient les bons mots comme on fait tourner les serviettes à un mariage à Bègles, je me suis fait un joli cadeau en aimant ce film. Et en faisant ça, je suis sorti de la dictature de l'appréciation dans laquelle la configuration actuelle de publication de la presse culturelle nous a tous mis. 


En temps normal, le système est construit ainsi : je reçois un disque, je l'écoute, je décide si oui ou non je l'aime, je publie un article. Une fois achevée cette première phase, j'apporte une forme de validation critique à une œuvre. Ensuite, et ça c'est assez nouveau à l'échelle de l'histoire contemporaine, les lecteurs de mon article interviennent pour valider ou non mon propos. On n'a pas encore de notes sur les posts Facebook mais finalement je suis un peu comme ce gars qui vous sert un plat au resto et dont vous allez pouvoir décider de vie et de mort sur toutes les plateformes de notations gastronomiques.


Ici ça se complique. Parce que pour décider si un teriyaki de saumon est à votre goût il faut le goûter. Pour décider si un article et son sujet sont à jeter à la poubelle il suffit de lire le titre (souvent vite sans bien le comprendre) et de s'insurger. La prescription est donc partout. Si l'avis du lecteur est aussi important que celui du journaliste, que devient la presse ? Et bien visiblement un réservoir à clivages. C'est ce que raconte The Square en creux et c'est très juste. On a donc deux camps : les journalistes qui sont globalement tous d'accord (Blade Runner c'est caca, Jessica93 c'est super) et les lecteurs prêts à en découdre puisque de leur côté il n'y a pas de pression intellectuelle ou conceptuelle. Car la plus grande frayeur de tout tenancier (de bistro comme de média) c'est de fâcher un client et de le voir partir. Ou alors on prend le parti de chier sur tout et de rassembler tous les mals dans leur peau de l'Internet. Mais vous m'accorderez qu'on a connu plus constructif comme démarche.

ORELSAN

OrelSan - Basique [CLIP OFFICIEL]

02:44

La chose se complique de nouveau quand on tombe dans le panneau d'une bonne campagne de communication. C'est le cas du clip qui lance le nouvel album d'Orelsan (mais je pourrais citer dans un tout autre style les premières mixtapes de The Weeknd il y a quelques années). Un clip qui est en fait un communiqué de presse en images pour annoncer un nouvel album (mais aussi une ligne de sappes au passage). Visuellement ça tabasse, musicalement c'est efficace et ça reprend sans complexe des sonorités tirées de l'underground grime-kuduro (un peu nettoyées/calibrées quand même, la grande force d'Orelsan) et je tombe aisément dans le panneau sans savoir si j'apprécie le culot, l'objet esthétique ou le fait que ça mette une quille à Kendrick Lamar (allez les bleus). 


Et l'album alors ? Et bien ma plus grande surprise de 2017 n'aura pas été de voir Patrick Bateman devenir président de notre beau pays mais bien d'être d'accord avec la journaliste de Paris Match : La fête est finie m'a plu. Mention spéciale pour "Christophe" et son featuring avec Maitre Gims qui aura au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat : "J'aurais pu sauver la vieille France, aider la patrie d'mon enfance, Donner aux racistes de l'espoir, mais j'fais d'la musique de Noir" répondant au "J'suis l'pont entre Young Thug et Georges Moustaki, Le Noir le plus aimé du Central Massif , J'comprends toujours pas pourquoi autant d'Blancs me kiffent". Ce qui est probablement la façon la plus claire de mettre les pieds dans le plat pendant qu'Eminem nous sert son indigeste freestyle de parking anti-Trump et que Post Malone perpétue tranquillement 200 ans d'appropriation culturelle.

STRANGER THINGS

Stranger Things 2 | Final Trailer [HD] | Netflix

02:49

Bravo vous êtes arrivés à la fin du niveau, il est temps de caner le boss. Que se passe-t-il quand cette chouette ouverture d'esprit m'invite à "binger" la deuxième saison de Stranger Things ? Quand j'ai vu les ricanements un peu partout autour de moi, je me suis d'abord senti mal à l'aise. Parce que derrière ces tensions entre la presse (ultra mal aimée en France) et ses lecteurs, il y a un vrai affrontement. D'un côté, les journalistes sûrs de leur culture et de leur capacité d'analyse qui regardent ce qu'il y a en bas avec un sacré aplomb. De l'autre des lecteurs aux aguets prêts à gueuler contre la presse comme on pète les plombs en cas de retard de la SNCF et dont une partie des lèvres brûlent de cette chose difficile à avouer : "je suis meilleur que vous, moi derrière mon ordinateur". Hashtag No Filter


Stranger Things est donc de l'huile jetée violemment sur le feu. Une série construite uniquement sur des références pop (Alien, Freddy, SOS Fantômes, Wynona Ryder) et sur la mémoire poubelle de cette fameuse génération de bébés trentenaires qui ne veulent pas grandir est du pain béni pour la presse. Elle peut s'en emparer pour exprimer sa supériorité et démonter toutes les ficelles d'un programme requin. On est bien placé pour en parler puisque on s'est vautré là dedans nous aussi. Le truc c'est que c'est exactement ce que j'ai aimé dans cette deuxième saison (qui a ses bons moments et ses faiblesses mais encore une fois ce n'est pas le sujet qui nous occupe ici) : cette capacité à offrir deux niveaux de lectures. D'un côté les clins d’œils assemblés comme des samples dans une prod de J Dilla, de l'autre un divertissement pop corn inattaquable sur le plan visuel et sonore.

 - Martin Parr luxury 10
Martin Parr luxury 10

Et si finalement c'était une belle forme de réussite de parler à deux publics en même temps et d'offrir deux niveaux de lectures ? Et surtout une certaine forme de réconciliation. Je ne suis pas en train de dire que toutes les œuvres gagneraient à être consensuelles. Ce que je vise comme idéal c'est simplement que le costume de prescripteur que j'endosse à certains moments ne soit pas déterminé uniquement par un surplomb du public mais par deux choses. Une veille artistique que me permet mon activité (puisque je scrute le monde pour le commenter toute la journée) et une capacité d'analyse qui s'exerce comme un muscle et qui ne devrait jamais céder à l'envie d'être exhibée comme un gros bijou clinquant qui crache à la figure du monde : j'appartiens à l'élite. Ce sera sûrement la meilleure façon de pérpétuer la raison d'être de ce site (et ses collègues aussi) : faire office de pont entre les créateurs et leur futur public.