Quand on est tombé la première fois sur le clip de "Tomboy" de Princess Nokia l'année dernière, on a tout de suite vu qu'on avait affaire à une de ces grandes gueules dont raffole, sans doute plus que toute autre, la pop music U.S. 


Assise sur une voiture, gouailleuse et l'œil défiant, Destiny Frasqueri de son vrai nom nous regardait malicieusement dans les yeux en se plaçant d'office dans la tradition des artistes dont l'emballage formel compte presque autant (si ce n'est plus) que la musique elle-même. Tous les signes extérieurs de reconnaissance du cool (revival hip-hop new-yorkais 90's idoine, filtre granuleux sur terrain de basket et skatepark délavés, sweat Fila vintage jusqu'aux genoux, etc...) scintillaient alors bien comme il fallait, donnant à l'ensemble des airs de convention internationale du bon goût Internet.


Il fallait d'ailleurs voir à quel point la jeune femme nous a parlé de récit, de narration, d'histoires - bien plus que de musique - lorsqu'on l'a rencontrée en janvier dernier à l'occasion d'un concert survolté à Paris au Trabendo. Et si elle convoque le New-York salopé et interlope pré-Giuliani dans ses morceaux (ce qui est en soi une carte postale comme une autre), ce n'est pas tant comme par goût d'une esthétique vintage que par nostalgie d'une enfance idéalisée et aux jours meilleurs. Pure construction ou image d'Épinal d'un passé familial plus heureux ? On ne le saura pas vraiment.


Ailleurs, on a pu lire qu'elle s'était enfuie de chez elle à quinze ans et qu'elle avait été élevée en famille d'accueil, qu'elle avait eu plusieurs projets et incarnations (Destiny, Wavy Spice, le collectif féministe Smart Girls Club) avant de revenir pour de bon vers celui de Princess Nokia. Devant nous cependant, seul semblait exister ce dernier avatar, comme si rien n'avait existé avant, ou qu'elle ne voulait rien laisser transparaitre d'autre que la chronique qu'elle choisit elle-même de nous livrer. En l'écoutant nous parler des écrivains de la Harlem Renaissance, de la voir utiliser un vocabulaire bien trop soutenu ou d'un argot suranné pour être vrai, on s'est rendu compte que la maitrise du récit était décidément le propre des jeunes artistes contemporains qu'on a pu rencontrer ces dernières années - aussi disparates soient-ils - de Powell à Fat White Family en passant par group A ou encore Aïsha Devi plus récemment.


Princess Nokia se sert quant à elle du terreau hip-hop sans une quelconque once de traditionalisme ni de respect des dogmes fondateurs, et encore moins des pas de côté formels et esthétiques dont s'est épris le genre au cours de la dernière décennie. Son usage du genre est plus compliqué (et un poil plus fumiste) que cela : un coup boom bap, un coup jungle, un coup trap, le chemin qu'emprunte Princess Nokia dans sa musique est autant celui d'une vulgarisation que d'une appropriation décomplexé des genres. À la fois canaille et espiègle, certainement pas dangereuse pour un sou ni même foncièrement malhonnête, assez effrontée et sans-gêne pour tenir en haleine au moins le temps d'une saison, Princess Nokia a pour elle l'avantage du magnétisme et de la punchline qui claque – ce qui est parfois largement suffisant.


Et comme elle le dit elle-même, elle n'a pas besoin d'épiloguer sur sa dureté ou son agressivité. Car sous le storytelling féministe et politique en béton armé de Princess Nokia se laissent entrevoir assez de fissures et de fulgurances indomptées pour qu'on se dise qu'elle a de quoi tenir la distance. 


À noter que Princess Nokia se produira au festival Villette Sonique à Paris le dimanche 28 mai. Toutes les infos sont disponibles ici